ICI, en mangeant, on parle de carottes qui poussent fourchues. On compare les qualités des chevaux de trait Boulonnais et Fjord, avec avantage à ces derniers, qui peuvent « manger à trois sur la ration du Boulonnais ». On s’inquiète des dangers des CMS (pour « stérilité mâle cytoplasmique », en anglais), un système d’hybridation qui s’apparente aux OGM (organismes génétiquement modifiés) et qui concerne même certaines variétés estampillées bio, comme ces endives à qui on a adjoint un gène de tournesol. Ils sont une dizaine autour de la table à partager une soupe, du fromage et quelques charcuteries. Nous sommes dans la ferme de Benoît et Charline Leroy, agriculteurs à Cobrieux, dans la Pévèle. Installés en 1986, ils se sont mis au bio dès 1988. « Les voisins se marraient bien », sourit Benoît, qui cultive des endives, des pommes de terre, des céréales... Cette journée organisée par Avenir 59-62 (lire l’encadré) permet d’échanger avec des candidats à l’installation en agriculture paysanne ou en recherche de successeurs. C’est le cas de Geneviève, qui a rejoint son mari sur leur exploitation, près de Bergues, depuis qu’elle a pris sa retraite de l’hôpital de Dunkerque.
« Il fallait que je fasse quelque chose en lien avec la terre » Son mari, à son tour, sera en retraite dans trois ans. Ils viennent de se diversifier avec cinq hectares en bio : blé panifiable, haricots blancs, oignons, carottes... Un argument qui facilitera peut-être la recherche d’un repreneur, à moins que leur fils ne se décide à prendre la relève. Autrement, la ferme risque de disparaître et ses terres d’être partagées entre agriculteurs qui cherchent à agrandir leur exploitation.
Au moment d’exposer les projets personnels, Céline se lance la première. Ingénieure agricole formée à Clermont-Ferrand et Rennes, elle est devenue formatrice en maison familiale. « Je m’ennuyais dans mon travail; il fallait que je fasse quelque chose en lien avec la terre », témoigne-t-elle. Elle a découvert le maraîchage, dont elle voudrait désormais pouvoir vivre. « J ’ai des terres dans ma famille. Mon père est agriculteur mais mes parents ne sont pas favorables à mon projet ». De peur que leur fille se tue au travail pour un revenu de misère. Alors Céline cherche par elle-même. Découverte du travail dans un verger, échanges de services avec un maraîcher qui distribue ses produit s via une Amap (1) . . . « L’année prochaine, j’aurai quelques chose, je vais m’installer », assure Céline, qui avoue qu’en décembre, son moral n’était pas aussi haut.
C’est au tour de Sarah, qui vit à Seclin, jongle entre les petits boulots en horticulture, les indemnités de chômage, ses enfants, son appartement trop petit pour abriter ses outils... Elle est « attirée par la biodynamie » et la culture de semences. « Arrive un moment où tu as envie de concrétiser quelque chose à toi », explique-t-elle. Avec son conjoint ingénieur en informatique, elle cherche un corps de ferme. Ils pensaient avoir trouvé leur bonheur à Phalempin mais ils sont loin d’avoir les 400 000 euros demandés... Ils avaient une autre piste à Wavrin, avant de découvrir que c’était une « ruine à 205 000 euros ».
D’autres participants paraissent plus proches de concrétiser leur rêve. Frédérique était dessinatrice-maquettiste dans un groupe de vente par correspondance. « Je ne me retrouvais plus dans ce que je faisais », résume-t-elle. Elle aussi attirée par le maraîchage, elle a contribué à créer une association dans le secteur de Tressin, qui pourrait bien préfigurer une Amap. Reste à trouver une terre : « J’ai une piste intéressante mais il faut sortir un dessous de table... Si je trouve cinquante ares, je me lance. Les Amap sont partout ; je ne me fais pas de souci pour les débouchés ». Le maraîchage et les Amap ont la cote! .
Elise, enceinte de son premier enfant, ne fait pas exception. Fille d’agriculteur, elle va bientôt s’installer à Hazebrouck, sur deux hectares achetés à ses grands-parents. « Je ne sais pas si je dois le dire, ça va peut-être vous choquer, mais j’ai fait mon stage de six mois à la ferme du Sart... ». Dans le milieu de l’agriculture paysanne, la Ferme du Sart, à Villeneuve-d’Ascq, sorte de supermarché déguisé en ferme, n’est pas très bien vue. « Certains savent bien vendre leurs produits, autant s’en inspirer », s’excuserait presque Élise, qui compte commencer à vendre sa production sur le marché d’Hazebrouck, tout en faisant de la publicité pour sa future Amap.
André, lui, a testé le système des «paniers fraîcheur », qu’il vendait à la gare de Béthune. Des expériences similaires existent à Bruay, Saint-Pol, Aulnoye ou encore Orchies. Il en juge le fonctionnement « trop tributaire des horaires de train ». Lui aussi s’engage dans l’aventure de l’Amap.
Mais, prévient-il, tout cela « dépend beaucoup de l’humain. Ce sont les Amapiens qui constitueront leur groupe ». Ludovic FINEZ
Pour voir l'article paru sur le journal Liberté Hebdo cliquez ici